Qui décide de nos lois ? (3ème partie)

 

 

Chère lectrice, chers lecteur,

Aujourd’hui, pour continuer dans notre série sur la démocratie et l’influence des lobbys, j’ai rencontré un observateur affuté des politiques européennes.

Bill Wirtz est un journaliste indépendant qui travaille notamment pour l’ONG « Consumer Choice Center » (centre de choix des consommateurs) qui cherche à empêcher la mise en place de lois qui restreignent le choix des citoyens et réduisent leur pouvoir d’achat.

 

Il intervient régulièrement dans Le Figaro, Le Monde, Le Temps, Les Echos et différents sites d’informations en ligne pour présenter son analyse des politiques européennes.

 

 

Cher Bill, merci de nous accorder du temps pour cet interview. Je sais que tu es d’origine luxembourgeoise et que tu vis aujourd’hui à Bruxelles. Qu’est-ce qui t’a amené dans la capitale européenne ?

Je t’en prie Frédéric, c’est toujours un plaisir de pouvoir partager mon travail !

Je me suis installé à Bruxelles pour suivre au plus près les politiques de l’Union européenne. Même s’il y a des institutions de l’UE au Luxembourg et à Strasbourg, les décisions politiques se font à Bruxelles.

 

Du coup, tu as une bonne compréhension des institutions européennes. Est-ce qu’on peut dire qu’elles sont à l’image de l’idéal démocratique de l’Europe ?

 

D’un point de vue tout à fait personnel, je pense qu’elles ne le sont clairement pas et je dirais aussi qu’elles n’étaient jamais censées l’être !

Il faut comprendre qu’après la Deuxième Guerre mondiale, l’idée était que le moyen ultime pour empêcher les régimes totalitaires de réapparaître, était d’instaurer une technocratie compliquée et détachée de la volonté du peuple.

 

Pour toi il n’a jamais été question de démocratie ? Tu y vas fort !

 

C’est à peine exagéré Frédéric !

Quand les gens pensent à un idéal démocratique, ils pensent à un système dans lequel ils sont au centre du processus politique.

Rien ne peut être aussi éloigné de la réalité de l’Union européenne !

Les totalitarismes ont mis en évidence la malléabilité des masses, manipulables à l’envie. Le remède a donc été d’élever le débat et de placer l’avenir de l’Europe entre les mains de gardiens éclairés de l’idéal… Mais ça c’était la théorie.

 

C’est vrai que nous avons peu de prises sur les décisions européennes…

 

C’est le moins qu’on puisse dire !

Laisse moi te montrer comment ça fonctionne…

La législation européenne est :

  • conçue par des bureaucrates de la Commission européenne,
  • signée par des commissaires qui ne se sont jamais présentés à des élections,
  • amendée par un parlement sans droit d’initiative et politiquement aligné avec la Commission,
  • et enfin discutée à trois (parlement, conseil, commission) – en secret – avec le Conseil européen.

Je pense que parler de démocratie est plutôt… osé.

 

Vu les faiblesses démocratiques, les gens se demandent qui tire réellement les ficelles du pouvoir avec une telle « déconnection » : les Lobbys ?

 

Il n’y a pas une entreprise, une ONG, ou un politicien qui tire vraiment les ficelles du pouvoir.

La réalité politique de l’UE est un mélange entre :

  • la très grande influence des fonctionnaires,
  • la pression constante des intérêts industriels via leurs lobbys (qui est plus ou moins forte selon le domaine)
  • et enfin l’expertise de certains « invités », qui selon le sujet, sont plus ou moins experts !

Je vous donne une réponse de fonctionnaire, mais en réalité c’est vraiment compliqué. Une chose est sûre, personne à Bruxelles ne souffre de la pression populaire et de l’intérêt électoral.

Dans la majorité des cas, l’électorat n’est même pas au courant de ce qui se passe et de qui prend les décisions dans l’Union Européenne.

 

Bruxelles est le deuxième plus grand centre de lobby du monde après Washington DC. Le journal Libération dit qu’1,5 milliard sont dépensés chaque année par les lobbys pour influencer les lois européennes. Tu confirmes ?

 

C’est une évidence, plus un Etat a des ressources à distribuer, plus les groupes de pression se rassemblent autour de lui.

Ceux qui s’imaginent qu’un lobbyiste est un riche qui fume des cigares devrait faire une mise à jour : le lobbyisme est partout et de moins en moins apparent.

On a l’impression que ça n’est qu’une affaire d’entreprises privées, mais de plus en plus ce sont des intérêts étatiques.

  • Vous avez du lobbying d’Etat pour recevoir plus d’aide au développement,
  • du lobbying pour des mesures policière ou militaires ou pour augmenter les dépenses d’un secteur de la bureaucratie européenne,
  • etc, etc… c’est devenu un véritable mode de fonctionnement.

Ils font ça avec des campagnes médiatiques, des meetings privés et parfois ouvertement, en déclarant leurs objectifs.

 

C’est donc un vrai mode de fonctionnement généralisé ?

 

Bien sûr ! Même les ONG fonctionnent comme ça !

En ce moment, vous avez des activistes anti-tabac financés par l’Union européenne, qui mènent des campagnes pour augmenter les politiques interventionnistes contre le tabac.

Ce qui est ironique, c’est que l’UE reçoit l’avis de ces activistes (qu’elle a elle-même financés !) pour expliquer que la société civile est pour les mesures anti-tabac.

Moi j’appelle ça du lobbying auto-confirmatif.

 

C’est le serpent qui se mord la queue…

 

Comme tu dis !

Après bien sûr celui-ci paraît plus inoffensif, mais il nous coûte pourtant quand même de l’argent !

 

Pourtant la majorité pense qu’il n’y a que du lobbyisme d’entreprises privées

 

C’est évidemment le plus répandu, et le plus nocif !

Mais personnellement je fais une différence entre les entreprises qui font pression pour empêcher la politique de leur nuir et ceux qui veulent se procurer des privilèges.

Uber a par exemple des lobbyistes, car ils veulent que leurs consommateurs aient le droit d’utiliser leur service librement. Les associations de taxis ont des lobbyistes, car ils veulent interdire Uber, pour se dégager de la nouvelle concurrence. Moi je trouve que les deux actions ne sont pas comparables.

L’un veut interdire la concurrence pour conserver son privilège tandis que l’autre cherche simplement à avoir le droit d’exister.

 

En quelques mots, quel est le processus de la création des lois dans l’Union Européenne ? A quel moment les lobbys interviennent-ils pour influencer ?

 

Le processus de la création de lois à Bruxelles est tellement compliqué que je n’ai pas encore trouvé un seul bureaucrate capable de m’expliquer la totalité du processus.

Quand je m’intéresse à un dossier, il me faut déjà une demie-heure au moins pour comprendre à quelle étape du processus législatif il se trouve !

Les lobbys interviennent dans toutes les étapes et toutes les instances :

  • pendant la considération d’un sujet,
  • pendant la création d’un projet de directive,
  • pendant les discussions au Parlement européen,
  • pendant les discussions au niveau national,
  • après la publication du projet…

Il n’y a donc pas de moment précis, c’est continu.

Pour revenir à mon exemple :
Je ne suis pas opposé au fait qu’Uber puisse se défendre contre une interdiction (ce n’est qu’à titre d’exemple, il n’y a pas de législation UE de ce genre pour l’instant), mais plutôt contre le capitalisme de connivence qui se crée quand des entreprises de procurent des avantages à travers des législations (Note : voir par exemple le cas de Serge Dassault).

 

Y a-t-il un problème de transparence à Bruxelles ?

 

Oui et non.

Le registre recense beaucoup d’informations et les institutions comme une partie du personnel doivent déclarer leurs meetings.

Je pense par contre que le manque de transparence est plutôt au niveau politique.

Les réunions du Conseil européen sont secrètes, ainsi que les négociations législatives des trilogues (entre Parlement, Commission et Conseil).

Là il y a un clair manque de transparence.

 

En travaillant pour le Consumer Choice Center, vous vous positionnez pour la défense du choix des consommateurs. Pourquoi est-ce si important que les gens puissent avoir un choix entre une trentaine de produits différents, par exemple ?

 

Car les consommateurs ne sont pas des robots mais des êtres uniques qui ont des goûts différents.

Certains préfèrent acheter des produits peu chers car ils ont peu d’intérêt pour l’objet ou pas assez d’argent, d’autres vont acheter des produits plus chers pour des considérations esthétiques ou écologiques.

C’est la beauté du libre choix du consommateur.

Par exemple, personnellement je ne suis pas végétarien, mais ça ne me gène pas pour autant qu’il y ait beaucoup de restaurants végétariens. Il faut préserver la variété des choix pour les consommateurs, que les législateurs – bien trop souvent – souhaitent restreindre.

 

Pourquoi penses-tu que l’Union Européenne, avec tous ces professionnels qui connaissent mieux les produits et les composés de fabrication, n’est pas plus compétente que les citoyens pour choisir ?

 

Même avec la plus grande bureaucratie du monde vous ne pourriez pas contrôler la masse de produits différents qui existent sur le marché.

Quand on laisse les gens décider, la sélection des bons et des mauvais produits se fait naturellement par les consommateurs et croyez-moi : ils sont très stricts ! Si vous ne me croyez pas, observez le nombre de produits qui disparaissent de votre supermarché chaque année !

Il y a aussi deux grosses différences entre la sélection des consommateurs et celle des bureaucrates : elle n’est pas soumise aux lobbys et elle ne demande pas l’instauration d’une quantité de fonctionnaires.

Évidemment un producteur est aussi tenu de respecter ce qu’il promet : les indications sur l’étiquette doivent être correctes. La falsification et le mensonge doivent bien sûr être punis par la loi. Sinon la sélection des consommateurs est biaisée et ne fonctionne pas.

Imposer des normes uniformes ou mettre sous tutelle tout un secteur de production en raison de quelques malhonnêtes est cependant une mauvaise idée.

 

Mais du coup, les industriels doivent être de votre côté non ?

 

Non, nous défendons le consommateur et son libre choix.

En fait, beaucoup de producteurs ne nous aiment pas car nous argumentons pour plus de concurrence sur le marché, en particulier dans le domaine du transport et du digital.

Pour encore une fois reprendre mon exemple : nous serions les alliés d’Uber dans leur lutte contre le lobby des taxis, mais si Uber s’engage pour interdire ses propres concurrents, comme Heetch ou Taxify, alors nous ne pourrions plus les défendre.

Nous sommes la voix des consommateurs qui ne veulent plus se faire dicter leur mode de vie par un Etat paternaliste qui profite à certaines entreprises et à des lobbys du privé.

 

Vois-tu un moyen d’améliorer les choses pour éviter les dérives actuelles ?

Il faut que les consommateurs qui apprécient leur libre-choix fassent entendre leurs voix.

Evidemment, ils peuvent nous rejoindre mais leur activisme peut aussi être plus subtile :

  • Signer une pétition,
  • Envoyer un message à ses députés,
  • Poser une questions lors d’une audience publique…

Il y a de multiples moyens de faire pression sur les institutions.

Parfois, j’entends des gens dire :

« oui mais de toute façon moi j’y comprends rien
et ça ne changera quasiment rien à ma vie si
cette loi ou cette norme est votée »

C’est bien ça le problème… les gens se font avoir par les lobbys et les groupes de pression car pour eux ça ne représente pas grand chose.

En réalité la plupart des lois ont une influence sur les prix.

Chaque victoire d’un lobby est un petit poids supplémentaire sur notre porte-monnaie… On perd chaque fois du choix ET de l’argent.

Il faut donc que chacun s’engage à son échelle pour faire bouger les lignes, et ça commence par faire entendre sa voix, partager les initiatives citoyennes, etc.

 

Merci beaucoup pour tes réponses Bill !

Merci à toi pour cet entretien Frédéric, et bonne continuation à toi pour tees combats !

 

Pour lutter contre la corruption à Bruxelles, nous avons lancé une pétition.

Cliquez ici pour participer et faire changer la situation !

 

 

Cet entretien a été réalisé à Bruxelles le 5 novembre 2018.

La rédaction n’a aucun lien commercial avec l’ONG représentée par Bill Wirtz. Notre travail consiste à vous livrer les analyses et points de vue qui ne sont pas présentés dans les médias et qui vous impactent au quotidien.

 

A votre bonne fortune,

Frédéric Duval

 

 

 





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